Le groupe socialiste du Sénat est peu nombreux. Mais il rachète sa faiblesse numérique par sa qualité. Les 16 membres qui le composent sont,à des degrés et à des titres divers,tous sympathiques,et vivent en parfaite intelligence, avec les radicaux,leurs voisins. Plusieurs se font remarquer par leur largeur d’esprit et par leur modération. Le feu du marxisme ne paraît pas les dévorer. Mais il en est auquel, de la droite à la gauche,vont tous les suffrages, et qui les mérite pleinement. C’est lucien Voilin. Il vaut la peine de silhouetter une telle figure,à la fois originale et attirante.

Au physique,Voilin, long, osseux,avec son visage anguleux et émacié,à l’air d’un apôtre. On le verrait très bien sous la robe de bure d’un moine. Mais s’il est le plus convaincu, il est aussi le plus courtois des apôtres. Dès qu’il parle,à voix lente et qui,parfois,cherche les mots,on est séduit par la modestie de l’attitude,la sincérité du geste précis et rare,la force de la conviction,la qualité de la pensée.
Curieusement on épiait l’orateur. On trouve beaucoup mieux, un dépréoccupé à l’extrême de tout effet de parole,qu’il croit ce qu’il dit,qui le dit avec une sorte de flamme intérieure,et ne vise qu’à persuader.


Or, les assemblées parlementaires qui abondent en talents,sont pauvres en hommes. Diogène risquerait d’y promener en vain sa lanterne,ou pour de médiocres résultats.Voyons donc de près celui qui ne ressemble pas à tout le monde,et auquel l’estime unanime de ses collègues fait une place à part au Sénat.

L.Voilin est ouvrier mécanicien. Il naquit à Paris le 1erseptembre 1870,et fut élève de l’école municipale Diderot. Par un long travail de réflexion et de pensée, aidé par des dons naturels incontestables,ce self-made man s’est lentement affiné,poli,fait lui-même. Il s’est œuvré profondément, mieux encore qu’il n’a œuvré le fer ou l’acier.

A peine a-t-il terminé son service militaire en 1893 qu’il devient, dans le parti socialiste un militant. Quelles influences à subit ce jeune homme sérieux et grave
A quoi rêvait-il, partout où l’a appelé son travail, à Saint Denis, à Bourges,à Puteaux,dans le grondement des machines et le tumulte des ateliers ?.
Sans doute a-t-il été séduit, comme tant d’autres, qui pourtant ne devinrent pas tous socialistes, par la doctrine généreuse,par le verbe enflammé de Jaurès.
Sans doute s’est-il nourri de la substance de sa pensée, de cette pensée ardente qui poussait à l’action. Mais se l’étant appropriée, il l’a mélangée dans ce sens pratique qui lui était propre et qui le contraignait en quelque sorte à traduire en réalité tout son rêve.

Quoiqu’il en soit,Voilin travaille. Il travaille plus qu’il ne parle. Membre actif de son syndicat professionnel,il s’occupe,avec non moins de zèle, de sa coopérative ouvrière de consommation,faisant ainsi son apprentissage de socialiste qui veut beaucoup plus rendre des services à ses camarades que jouer un rôle,et se dévouer à son parti,auquel il apporte une foi robuste et une bonne volonté sans limites.
Mais ce rôle de premier plan,le développement méthodique de son action,son goût croissant pour toutes les formes du travail social,et aussi la confiance des ouvriers qui le voient à l’œuvre,chez eux,avec eux,va le lui imposer.
Tout naturellement,Voilin devient un chef,ce primus inter paresqui qui est le type même de l’animateur socialiste.

Et maintenant, toute la carrière de Voilin se déroulera sans à-coups, dans sa simple et harmonieuse unité ! Dans des domaines divers, cet homme débonnaire et doux, presque timide,si on s’en tient aux apparences,marquera fortement de son empreinte le peuple qu’il aime,dont il est,au milieu duquel il vit.

Ouvrier infatigable, de plus en plus écouté,de mieux en mieux obéi,il besogne dans plusieurs chantiers à la fois.

D’abord,et avant tout,dans les syndicats. Voilin étant un socialiste discipliné est un syndicaliste déterminé. Le voici, en 1896, membre fondateur et secrétaire de la Bourse du Travail de Bourges. On sait tout ce que représentaient pour le monde ouvrier les Bourses du Travail en pleine ferveur prolétarienne, quelque chose de mystique et de religieux, comme les loges maçonniques de jadis. Voilin y pouvait donner libre cours à son dévouement d’apôtre.

Deux ans après,il était,avec Fernand-Pelloutier,Briat et d’autres,délégués à la Fédération nationale des Bourses du Travail,s’initiant de plus près à tous les problèmes du mouvement ouvrier,élargissant son champ de vision en même temps que son champ d’action.

Mais il n’oublie ni son métier, ni ses camarades.
C’est ainsi qu’il appartient pendant cinq ans comme membre actif_et des plus actifs_ au Conseil d’administration de l’Union des ouvriers mécaniciens et de la Fédération nationale des mécaniciens.

Vers cette époque,il est revenu de Bourges à Puteaux,ou se fixe désormais sa destinée. Il s’empresse d’y faire ce qu’il avait fait à Bourges, et de fonder en 1905,la Bourse du Travail. On s’aperçoit dès lors que ce doctrinaire a, comme administrateur, des dons exceptionnels, qu’on s’empresse,dans son parti et dans sa ville,de mettre à profit. A lui seul, il crée et organise la coopérative <<Chez nous>>. Un beau titre, significatif et accueillant,qui en dit long déjà sur l’état d’esprit du fondateur.

A travailler ainsi, avec tant de méthode et de zèle, L.Voilin s’était acquis, dans tout le monde ouvrier, et en particulier à Puteaux,une popularité de bonne aloi. Naturellement, son parti le poussa vers la politique.Le socialisme ne pouvait avoir de meilleur candidat. Chef de liste, il fut élu au premier tour, avec tous les siens,aux élections municipales de 1912,et ceignit tout de suite l’écharpe municipale.

Le labeur qu’il assuma pendant la guerre fut écrasant. C’était vraiment le maire modèle, s’occupant de tous, veillant à tout, exerçant une sorte de magistère que personne ne songeait à discuter. Que n’a t-il pas fait,dans ces années douloureuses où il fallait nourrir,réconforter,penser à la fois au corps et à l’âme de ses foules ardentes et souffrantes qu’ébranlaient profondément toutes les secousses de la guerre si proches d’elles . Jamais Voilin ne fut inférieur à sa tâche.

Le premier devoir du maire était d’assurer le ravitaillement, ce qui n’était pas chose aisée dans une commune de cette importance. Le ravitaillement fonctionnait à Puteaux de façon parfaite.

Mais L.Voilin ne sent tint pas là. Son esprit ingénieux et inventif était toujours en train d’innover. Il créa la régie directe du charbon,construisit une usine municipale de fabrications de boulets agglomérés,organisa des services pour la vente directes des pommes de terre et du sucre,mettant ainsi son socialisme en action de la manière la plus efficace et la plus pratique.

Il fit mieux encore, et donna une large part de son activité débordante aux réfugiés, aux mobilisés et à leurs familles, installa de nombreuses cantines pour les indigents, les enfants des écoles et tous les nécessiteux. Cet administrateur au cœur chaud était vraiment dévoré de zèle pour le bien public. La guerre finie, on ne pouvait donc et c’était bien le moins que lui continuer les fonctions qu’il avait si parfaitement remplies. Il fut réélu en 1920, avec toute sa liste, et cette fois-ci encore, dès le premier tour. Fait à noter.
Il fut, dans cette vaste banlieue ouest, le seul maire d’avant guerre auquel ses électeurs restèrent fidèles.
Ce détail suffirait à lui seul, à faire l’éloge de son administration impeccable.

Depuis lors, M.Voilin est toujours maire de Puteaux. Personne n’a pu le déloger de sa forteresse municipale, pas plu que les réactionnaires que les communistes. Et c’est pourquoi il continue tranquillement à multiplier les œuvres sociales dans sa commune, que sans exagération on peut dire privilégiée.
L’énumération en est longue : bains douches, gratuit pour les enfants et les indigents ; lavoirs pour les familles nombreuses ; habitation à bon marché ; tout autant de gestes généreux et heureux qu’on ne peut assez louer.
Aujourd’hui, à Puteaux, plus de 700 logements abritent plus de 3000 personnes, dont 2000 enfants. Ils sont construits et administrés par un office communal.
Les loyers maximum pour quatre pièces et cuisine, avec tout le confort, plus l’air et le soleil dans toutes les chambres, sont 1.400 francs.
N’est-ce pas à donner envie de transporter ses pénates dans une ville que dirige un maire aussi habile,aussi avisé,aussi soucieux du bien être de ses concitoyens .
Et ne doit-on pas admirer sans réserve une telle œuvre,ramifications innombrables et bienfaisantes,faite sans réclame tapageuse,avec une si belle dé préoccupation de soi ,dans le silence et même dans l’humilité.

(1)De plus, M.Voilin à crée une école professionnelle d’où sont sortis des centaines de bons ouvriers. Il a enfin organisé en patronage laïque, des cantines scolaires,des colonies de vacances (700 enfants à la campagne)etc,etc.

Activité syndicaliste, coopérative, municipale, sociale : il y avait là de quoi remplir toute une vie. Voilin a pourtant trouvé moyen d’y joindre une intense activité politique.

Cette activité commence à Bourges,où comme son secrétaire du Comité électoral. Il soutient la candidature d’un républicain socialiste contre le prince d’Aremberg. Le prince a toute les difficultés à passer aux deuxième tour. Il se venge, en faisant renvoyer Voilin de la fonderie de canons.

De retour à Paris,il adhère au groupe socialiste de Puteaux,du parti ouvrier français. Mais après l’affaire Dreyfus, Voilin quitte la fraction Guesdiste,et fonde un groupe Jaurèsiste. Il a enfin trouvé sa voie.
Il est bien en effet de la lignée de Jaurès,qui à certainement reconnu en lui un disciple digne de lui.
Aussi,dès 1901,le prend-il avec lui à la commission administrative du parti socialiste français, où il se trouve à côté de Briand,de Pressensé,Renaudel,et Longuet.

En 1905, toujours avec Jaurès,qui l’à jaugé à sa valeur,il participe à l’unification du parti socialiste. Il est,de 1905 à 1914,délégué à la commission administrative permanente,et devient un des administrateurs de l’Humanité. Et toujours sa réserve et sa modestie le maintiennent au second rang, tandis que son talent le pousse au premier.

En 1921, au Congrès de Tours, il a le courage de condamner la tactique des bolchevistes moscoutaires et reste fidèle au parti socialiste. Bien plus,il est seul maire de la banlieue parisienne qui ose braver l’opinion des ouvriers fanatisés,et refuse énergiquement d’aller au communisme. Il faut souligner la noblesse de cette attitude. Voilin sert le peuple, mais ne s’abaisse pas à le flatter.

Le jour devait nécessairement arriver où Voilin entrerait au Palais-Bourbon. Sa première candidature aux élections législatives date de 1902. Au premier tour,il arrive deuxième des républicains avec 3000 voix. Il se désiste et fait élire le candidat radical socialiste contre le candidat nationaliste. C’est là un geste de discipline et de largeur auquel les socialistes ne nous ont pas toujours habitués.

En 1904, Voilin est élu conseiller général du canton de Puteaux. Il comptera l’an prochain trente années de mandat ininterrompu.

Aux élections législatives de 1906, il n’est distancé que de vingt-cinq voix par le député sortant,radical socialiste. Voisiner se désiste et fait campagne au deuxième tour pour le candidat républicain.

Une telle abnégation allait enfin trouver sa récompense. En 1910, Voilin est élu d’emblée député. Il est réélu en 1914. Battu au scrutin de liste de 1919,avec toute la liste socialiste,il est réélu en 1924.Enfin,il entre au Sénat en 1927,avec la liste de concentration républicaine et socialiste.

Voilà certes un suggestif curriculum-vitae politique.
Mais ce qu’il faudrait dire en détail, c’est toute l’œuvre accomplie par Voilin au Parlement. A la chambre,il fut membre de la commission de l’Armée,prit part,avec Jaurès,à la discussion de la loi de trois ans,appartint,pendant la guerre,à la Commission de contrôle des fabrications,et présida la Commission de la main-d’œuvre.

Il rapporta la loi Mistral-Albert Thomas sur la mobilisation des usines,qui organisait à l’instar de la loi anglaise le paiement immédiat des bénéfices de guerre,mais ne fut pas voter par le Sénat.

Enfin,il présida la Commission d’Assurance et de Prévoyance sociales de 1924 à 1928,et contribua en cette qualité au vote de la loi des Assurances Sociales,et à la refonte de la loi sur les Accidents du Travail.

Il y a là un bloc solide de travaux que beaucoup pourraient envier ; on voit avec quel sérieux Voilin à compris son rôle de législateur.

Il a maintenant changé de maison. Mais son activité reste la même.
Au Luxembourg comme au Palais-Bourbon,il entend se consacrer aux mêmes causes,et continuer suivant une inflexible ligne droite l’action politique entreprise par lui depuis tant d’années.
Il est à la Commission de l’Armée. Mais c’est surtout à la Commission des Finances que nous pouvons constater les résultats de sa méthode de travail, et les effets parfois surprenants de sa rigide douceur.

Quand Voilin parle,de sa voix paisible et lente,quand il développe sobrement et fortement les thèses qui lui sont chères,on doit,même lorsqu’on n’est pas d’accord avec lui,admirer,en même temps que le to toujours modéré de sa discussion,la sincérité ardente de sa conviction.
On n’a pas devant soi un orateur qui fait un discours,mais une conscience qui,tranquillement,prononce les mots qu’il faut dire.

Tel il est à la Commission des Finances,tel il est à la Tribune,aussi simple,aussi net,aussi maître de lui,aussi dépourvu de rhétorique et d’artifice,toujours de parfaite tenue,mais surtout de haute stature morale.

Ceci, tout le monde le pense au Sénat. Tous sont unanimes à reconnaître qu’il est dans les milieux politiques peu de figures aussi attachantes et originales que celle de Voilin.
Il est du côté socialiste ce que François Saint-Maure est du côté droit. Même finesse,même force contenue,même rectitude de pensée et de jugement,plus caustique d’une part et de l’autre plus réservée. D’un mot, deux hommes qui honorent leur parti et le Parlement.

Il y a des socialistes qui font beaucoup plus de bruits que Voilin. Il n’en certainement aucun qui fasse de meilleure besogne avec un zèle aussi méthodique, et une aussi scrupuleuse conscience.


Jean Philip
Sénateur

haut de page